MURASAKI SHIKIBU Dame d'honneur à la cour de Heianky? (Ky?to) dans les premières années du XIe siècle, Murasaki Shikibu est l'auteur du Genji monogatari , oeuvre capitale de la littérature romanesque du Japon. Toute la société courtoise du temps revit dans cette fresque monumentale, qui n'a guère d'équivalent en Occident avant le XIXe siècle. L'acuité de l'analyse psychologique fait si bien oublier la distance dans le temps et dans l'espace qu'en dépit de la différence des moeurs et des usages le lecteur moderne n'en retient qu'une surprenante impression de vérité humaine universelle. Une lignée de poètes Ce que l'on sait de Murasaki Shikibu tient en quelques lignes. Une généalogie d'abord. Appartenant à une branche cadette du clan des Fujiwara qui, étroitement lié à la dynastie par les femmes, détenait alors la réalité du pouvoir, elle descendait d'une lignée de poètes: son arrière-grand-père Kanesuke avait été un ami de Ki no Tsurayuki, le compilateur du Kokin sh? , et son père Tametoki avait composé des poèmes estimables en chinois classique. Une anecdote, rapportée dans le Journal de Murasaki Shikibu , rend compte de l'étendue de sa culture, rare chez une femme de son époque: Tametoki s'était en effet chargé de l'éducation de sa fille, dont la mère était morte, et il lui faisait suivre les leçons de lettres chinoises qu'il donnait à son fils aîné Nobunori; or, l'intérêt qu'elle manifestait pour ces études était si grand, et ses progrès si rapides, que le père se prenait à regretter qu'elle ne fût pas un garçon. Née probablement en 978 (autres dates proposées: 970 ou 973), elle avait, en 996, suivi son père dans la province d'Echigo, dont il avait obtenu le gouvernement; revenue dans la capitale l'année suivante, elle était, en 999, devenue l'épouse de Fujiwara no Nobutaka, de vingt ans son aîné, qui mourait en 1001, lui laissant une fille qui sera connue elle aussi en littérature, sous le nom de Daini no Sammi. Fait remarquable dans l'état des moeurs, ses biographes ne lui attribuent désormais aucune autre liaison masculine. Déjà sans doute s'était-elle engagée dans la création du monde imaginaire du Genji. Sa réputation de femme lettrée devait, en tout cas, être bien établie déjà vers 1005, quand le tout-puissant ministre Michinaga (965-1027) fait d'elle la préceptrice de sa fille, l'impératrice Sh?shi. De cette époque semble dater le sobriquet de Murasaki, inspiré peut-être d'un des personnages de son roman. À la mort de l'empereur Ichij?, en 1011, l'impératrice entre en religion et Murasaki la suit dans sa retraite. Selon des recherches récentes, elle aurait quitté son service à l'automne de 1013 et serait morte au printemps de 1014, dans sa trente-septième année. Sur la date de la composition du Genji monogatari (le Dit du Genji ) et le temps que l'auteur consacra à la rédaction de ce roman-fleuve de quelque deux mille pages, découpé en cinquante-quatre livres, les opinions des commentateurs divergent, mais ne reposent en toute occurrence que sur des hypothèses. La mention qu'elle-même en fait dans son Journal (Nikki , en vérité un fragment seulement, allant de l'automne 1008 aux premiers jours de 1010) ne permet pas de décider si l'oeuvre était achevée déjà à cette date. Les partisans d'un travail de longue durée, de dix années ou plus, n'apportent en fait d'autre argument que la longueur du roman et l'"inimitable perfection du style", qui résulterait selon eux de la minutie de la mise au point. À quoi d'autres critiques ont eu beau jeu de répliquer en relevant les nombreuses négligences, répétitions, contradictions que l'on peut difficilement, sauf exceptions, attribuer à des inadvertances de copistes. Et puisque, somme toute, ces opinions contradictoires n'ont d'autre fondement sérieux que des impressions de lecture, qu'il nous soit permis de proposer la nôtre, qui résulte d'une expérience de traducteur: ce qui frappe tout d'abord dans ce texte, c'est la saisissante unité de ton, la fluidité de l'expression, le déroulement sans heurt d'un récit parfaitement cohérent, mais sans trace de construction, ininterrompu, imprévisible et irrésistible comme la vie même, toutes qualités qui nous paraissent incompatibles avec la genèse laborieuse d'un ouvrage cent fois remis sur le métier. Le "Dit du Genji" Soixante-dix ans, trois générations et toujours le même jeu de l'amour et de l'ambition, sans cesse repris, avec d'infimes variantes, par des acteurs nouveaux qui ne sont que gouttes d'eau dans le fleuve du temps. L'histoire certes commence à la manière d'un conte de fées: il était une fois un empereur dont la favorite aimée à la folie met au monde un prince beau comme le jour. Mais, dès les premières pages, la machine grince et s'enraye: la belle était de trop petite naissance et toute l'autorité du souverain ne peut la protéger de la jalousie de ses rivales, qui la persécutent tant et si bien qu'elle en meurt. Jamais non plus le beau prince ne montera sur le trône: rendu prudent par l'expérience, son père en fera un genji , un "fondateur de clan", en d'autres termes un sujet. Au second livre déjà, nous le trouverons, adolescent, passant une nuit à parler de femmes avec des amis de son âge. Suit, jusqu'au livre onzième, le récit minutieux de ses succès féminins, de quelques échecs aussi dont les raisons sont analysées avec une rare pénétration. Ce Genji serait-il donc un "don Juan japonais", comme on l'a qualifié un peu rapidement? Que non pas: c'est un jeune homme sérieux, trop sérieux même, au point qu'il passe pour "austère" auprès des dames du palais. Mieux encore, il se révèle d'une fidélité à toute épreuve, fidélité multiple même, les usages imposant des amours plurales à un personnage de son rang, mais fidélité fort peu commune, puisqu'il s'estime obligé de veiller au confort moral et matériel de toutes celles dont il a obtenu les faveurs. En un mot, il est le "héros d'amour", tel que le peut rêver une femme dans une société polygame, où les relations entre les sexes reposent sur des conventions assez floues, sans aucune sorte de garantie juridique ni religieuse. Dans sa quête incessante toutefois, ce qu'il cherche avant tout, c'est un divertissement à ce qui restera l'amour de sa vie, l'amour interdit pour la nouvelle favorite de son père qui, lui a-t-on dit, ressemble à sa mère. D'une brève rencontre naît un enfant que l'empereur croit son fils, qu'il confie en mourant à la garde du Genji , son "frère aîné", et qui, bien plus tard, ayant accédé au trône, fera de ce dernier son principal ministre; autant de sources de remords et de tourments pour ses parents véritables, qui trembleront toute leur vie de voir le fatal secret découvert, cependant que le Ciel, dont ils craignent le courroux, se révèlera étrangement indifférent à cet accident généalogique. Cherchant toujours la femme idéale, et désespérant de jamais revoir l'inaccessible impératrice, le prince adoptera la petite Murasaki, orpheline découverte par hasard et qui n'est autre que la nièce de celle-là. Après des années consacrées à l'éducation de l'enfant, il en fera la maîtresse de sa maison à la mort de son épouse première, fille d'un ministre, qui lui avait été imposée pour des raisons politiques. Cependant, la saison des amours frivoles est passée; le vieil empereur est mort après avoir cédé le trône à son fils aîné. Une intrigue imprudente avec la favorite du souverain, fille du ministre tout-puissant, le contraint à un exil de trois années, loin de la ville. Il en reviendra mûri, prêt à jouer le jeu de l'ambition, voire à faire des amours des autres un usage politique. Ministre à son tour, il décide, dès sa naissance, que la fille qui lui est née d'une dame de la province de son exil sera impératrice. Plus tard, il se résoudra à prendre pour épouse principale, quoi qu'il puisse en coûter à Murasaki, la troisième fille de l'ancien empereur son frère. Celle-ci cependant cèdera aux instances d'un jeune homme, fils de l'ami d'enfance du prince, et ce dernier acceptera pour sien l'enfant qu'elle met au monde, tenant cet affront pour un juste retour des choses. Après la mort du héros, c'est cet enfant, Kaoru, parvenu à l'âge adulte, qui deviendra le personnage central du récit. Profondément marqué par la révélation de ses origines, il hésite sans cesse entre l'amour et la dévotion, courtise successivement trois soeurs pour se voir chaque fois préférer le même rival plus entreprenant. La troisième, prise entre les deux jeunes gens, se jette à l'eau, en est retirée juste à temps, puis entre en religion... Le récit s'arrête là. Est-il inachevé comme on l'a dit? Inachevé par lassitude, ou par la mort interrompu? À moins que cette coupure ne soit un suprême effet de l'art: car n'est-ce pas ainsi que s'achève la vie, toute vie, au détour d'une phrase, comme par des points de suspension, ceux que l'on est tenté de placer à la fin de cette oeuvre unique? Encyclopaedia Universalis