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MEIJI (ERE)
MEIJI ÈRE (1868-1912)
Période de l'histoire du Japon, allant de 1868 à 1912. Meiji est avant tout un nengo , c'est-à-dire un nom d'années. Le 23 octobre 1868, la cour impériale du Japon promulgua un décret annonçant que le nouveau nengo serait Meiji («politique éclairée») pour commémorer l'instauration du nouveau régime impérial. Mais, en même temps, elle modifiait la coutume se rapportant au changement de nengo. Antérieurement, l'année pouvait, en effet, recevoir un nouveau nom à l'occasion d'un événement quelconque de grande importance, faste ou néfaste; désormais, seul le décès de l'empereur pourrait déterminer le changement du nengo. C'est ainsi que, l'empereur Meiji étant mort en la quarante-cinquième année de son règne, le 30 juillet 1912, le nengo devint aussitôt Taisho («grande justice»), avec rétroactivité jusqu'au 1er janvier de la même année: pour l'historiographie japonaise, toute l'année 1912 est la première année Taisho. De même, l'empereur Taisho ayant disparu le 25 décembre 1926, toute cette année-là est considérée comme la première année Showa («paix brillante»); 1975 est donc la cinquantième année Showa. Par conséquent, le nengo correspond aussi, depuis 1868, au nom de règne d'un empereur. Et le nom du règne n'est décerné à l'empereur qu'à son décès, à titre honorifique posthume; de son vivant, l'empereur ne reçoit, protocolairement, aucun nom, il est simplement l'«empereur régnant» (Kinjo).
Toutefois, s'agissant de Meiji, quelques remarques s'imposent. En premier lieu, l'empereur Meiji a succédé immédiatement à son père décédé le 30 janvier 1867: les années Meiji ne correspondent donc pas à la totalité de la durée de son règne. En second lieu, le premier acte du changement du régime consacrant la réforme du règne date du 3 janvier 1868. Cependant, selon l'ancien calendrier luni-solaire alors en vigueur au Japon, l'année n'a changé que le 25 janvier 1868: le 3 janvier correspondait au 9e jour de la 12e lune de l'année précédant celle pendant laquelle le nengo a été renouvelé. Certains historiens respectent l'ancienne datation. Le gouvernement de Meiji n'a adopté le calendrier grégorien que le 1er janvier 1873. Enfin, il arrive souvent que toute l'année 1912 soit considérée comme la 45e année Meiji, en raison de l'éclat particulier de ce règne qui a vu la naissance du Japon moderne et la transformation radicale de sa culture, tant dans le domaine linguistique et littéraire que technique et artistique.
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La modernisation
L'ouverture
Tout au long de la période Tokugawa, des paysans écrasés par la misère se soulevèrent. Ce fut en particulier le cas lors des famines de 1833-1838, pendant lesquelles, en outre, les grandes agglomérations qui attiraient les paysans affamés connurent des troubles. Osaka fut incendié en 1837, au cours d'une émeute provoquée par un ancien gendarme qui avait été au service du gouverneur shogunal de la ville. Toutes ces agitations furent impitoyablement écrasées par les armées seigneuriales. Jamais les marchands n'ont songé à organiser une révolte. La menace venant de l'extérieur allait provoquer la mobilisation de toutes les forces vives du pays et déterminer le changement du régime.
Du milieu du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe, le Japon vécut dans la quiétude la plus absolue. Il se sentit dans l'insécurité lorsque la Russie vint lui disputer la possession de l'île de Sakhaline et de l'archipel des Kouriles. Des officiers japonais firent le tour de Sakhaline, marquèrent la propriété des îles méridionales des Kouriles et, en 1813, les deux pays trouvèrent un modus vivendi. Des navires de différentes nationalités, anglais pour la plupart, s'approchèrent du Japon. Néanmoins, le danger ne fut véritablement perçu qu'en 1842, lorsque la Chine conclut le traité de Nankin, à l'issue de la guerre de l'opium. Le gouvernement shogunal, qui venait d'échouer dans ses tentatives de réformes intérieures, permit à titre expérimental l'édification de hauts fourneaux et la modernisation des armées. Il fallut pourtant les deux voyages du commodore américain Perry, en 1853 et en 1854, et le séjour prolongé du consul Harris pour que le Japon signe des traités commerciaux. En 1859, outre les États-Unis, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Russie et la France furent autorisés à envoyer des négociants dans les ports de Yokohama, Nagasaki et Hakodate.
Les débuts de ce nouveau commerce extérieur, brusquement élargi, furent difficiles. Il se produisit une véritable hémorragie de l'or, ce métal étant devenu par rapport à l'argent moins cher qu'à l'étranger (notamment en Chine); les pertes furent considérables. Le taux de change or-argent sur les ports japonais ayant été aligné sur celui de l'étranger, le négoce put normalement commencer en 1860. Les prix internationaux étant bien plus élevés que ceux que pratiquait le Japon, les produits nationaux affluèrent vers les ports ouverts; il s'ensuivit une disparité des prix entre les marchés intérieurs et les marchés de ces ports. Malgré tout, durant les premières années, le Japon tira profit du commerce extérieur, dont la balance devint positive, après deux siècles de déficit.
Cependant, l'ouverture au marché extérieur se répercutait rapidement sur la structure sociale et le régime politique. La première réaction fut d'ordre idéologique. La noblesse, traditionnellement xénophobe, reprochait au gouvernement shogunal d'avoir signé les traités commerciaux, sans l'autorisation impériale. De nombreux ronin se préparèrent alors à la guerre contre les puissances. D'abord, ils s'en prirent aux officiers du shogun rendus responsables de l'ouverture, aux étrangers résidant au Japon et aux marchands japonais s'adonnant au commerce extérieur: assassinats et attentats se multiplièrent. À ce niveau la répression suffisait. Mais la rivalité des grands daimyo devenait inquiétante.
Sans la farouche détermination du gouvernement shogunal de conserver le monopole des profits seigneuriaux réalisés sur les ports ouverts, les daimyo eussent trouvé leur compte dans le nouveau commerce extérieur. Ils tentèrent, sans succès, d'envoyer à Yokohama leurs propres marchands privilégiés. Ils attirèrent alors le shogun à Kyoto, en le faisant convoquer par l'empereur en 1863. Bien que le shogun ne résidât point en permanence dans la capitale impériale, le centre politique glissa d'Edo vers Kyoto. Ce bouleversement ne modifiait pas fondamentalement les institutions: le shogun , très jeune encore, était le beau-frère de l'empereur Komei (règne 1846-1867), et son tuteur avait la confiance du souverain. Mais un affrontement se préparait entre deux groupes de daimyo : le premier rassemblait ceux qui avaient été héréditairement créés daimyo par les Tokugawa, au XVIIe siècle, et qui participaient au gouvernement d'Edo, quelque peu isolé de l'évolution politique de Kyoto; le second groupe était représenté à Kyoto même par les daimyo de l'Ouest, soumis au shogun certes, mais revendiquant parfois une noblesse plus vénérable que celle des Tokugawa. Ce dernier groupe demandait à participer au gouvernement central, et l'empereur n'était pas insensible à ses réclamations.
Le changement de régime
Lors de la visite du shogun à Kyoto, en 1863, l'empereur exprima le désir de voir le Japon débarrassé de la présence des Occidentaux. Les xénophobes extorquèrent du shogun la décision de chasser les étrangers, «en cas de provocation de la part de ceux-ci», à compter du 25 juin 1863. À cette date, Choshu, fief situé à l'extrémité ouest de Honshu, fit canonner un navire américain sans défense, de passage dans le détroit de Shimonoseki; par la suite, des navires de différentes nationalités furent bombardés dans les mêmes conditions. Les Américains et les Français exécutèrent deux petits raids de représailles. Le 15 août suivant, les Anglais attaquèrent Kagoshima, dans le fief de Satsuma, au sud de Kyushu, afin d'exiger réparation pour l'assassinat d'un ressortissant britannique par un officier de ce fief. Kagoshima fut partiellement détruit par le feu, mais l'opiniâtreté de la défense de Satsuma surprit les Anglais. Enfin, du 5 au 7 septembre 1864, une flotte alliée démantela complètement les forts de Choshu, dans le détroit de Shimonoseki.
Ces conflits provoquèrent paradoxalement un rapprochement entre les fiefs de l'Ouest et les puissances occidentales. Jusqu'alors, le gouvernement shogunal avait été le seul à entretenir des relations officielles avec les nations étrangères; désormais, les grands fiefs de l'Ouest allaient en faire autant. Cependant, Léon Roches, représentant de la France, devait soutenir le gouvernement shogunal, alors que Harry Parkes, représentant de la Grande-Bretagne, encourageait la pénétration dans les régions de l'Ouest. Les daimyo de l'Ouest allaient en effet être entraînés dans la rébellion contre le shogun . Cette guerre civile comportait des facteurs très complexes, qu'il convient d'analyser en quatre points.
&endash; Le gouvernement shogunal, qui sentait son influence décliner, entreprit une campagne contre Choshu, pour ramener ce fief à l'obéissance. La première campagne, en automne 1864, se termina sans hostilités, par la soumission de Choshu, grâce à l'entremise de Saigo Takamori, émissaire de Satsuma.
&endash; Mais les officiers de Choshu ne s'en tinrent pas là. Comme ceux de Satsuma, ils avaient renoncé, pour l'immédiat, à la guerre contre les étrangers, afin de se préparer à abattre le gouvernement shogunal. Choshu avait équipé des compagnies en vue de combattre les étrangers: au début de 1865, une partie d'entre elles se révolta contre le gouvernement seigneurial qui s'était soumis au shogun . Désormais, dans les grands fiefs de l'Ouest, la classe des officiers allait préparer la guerre civile, tandis que les daimyo espéraient encore former à Kyoto un gouvernement collégial avec le shogun .
&endash; Le gouvernement d'Edo avait conscience de cette situation, et les daimyo qui y participaient prévoyaient aussi la guerre civile, tandis que le tuteur du shogun et quelques officiers seulement entendaient constituer une armée moderne de défense nationale. Le gouvernement shogunal et les daimyo de l'Ouest renforçaient leurs armées, sans assurer la coordination de celles-ci. En incluant les importations d'armes et de navires, il est probable que la balance du commerce japonais est redevenue déficitaire dès 1865.
&endash; Nagasaki était devenu la place du commerce clandestin des fiefs de l'Ouest, surtout pour le trafic d'armes. Les ronin , souvent encore xénophobes et en prévision de la guerre civile, rançonnaient les marchands qui s'adonnaient au commerce extérieur officiel.
L'enchevêtrement des différentes influences devenait inextricable, lorsque le gouvernement shogunal dut signer, le 25 juin 1866, la révision des tarifs douaniers, très défavorable pour le Japon. Ménageant ainsi les puissances occidentales, il reprit la campagne contre Choshu. Cette fois-ci, des combats s'engagèrent. Or, non seulement les armées fidèles au shogun ne parvinrent pas à pénétrer dans le territoire de Choshu, mais encore elles se firent battre sur la mer Intérieure et dans le fief même de l'un des ministres du shogun , à Kyushu, en face de Shimonoseki. Sur ces entrefaites, le shogun Tokugawa Iemochi mourut en 1866, à l'âge de vingt ans. Son tuteur en prit prétexte pour négocier la paix avec Choshu.
Ce fief, seul, avait résisté avec succès aux armées shogunales. La coalition Choshu-Satsuma, qui s'était dessinée, n'était pas encore entrée dans les faits, sauf en matière de commerce.
Tokugawa Yoshinobu (1837-1913), tuteur du shogun défunt, succéda à celui-ci. Quelques semaines après la nomination de Yoshinobu, l'empereur Komei, âgé de trente-sept ans, disparaissait à son tour en janvier 1867, laissant un fils de quatorze ans, le futur empereur Meiji. Yoshinobu crut pouvoir présider un gouvernement collégial, avec l'appui de la majorité des daimyo , dont celui de Tosa, fief du sud de Shikoku. Dans le but de réaliser cette réforme sans perdre le pouvoir, il résigna la charge de shogun le 9 décembre 1867.
Mais, au niveau des officiers, l'alliance entre Satsuma, Choshu et Tosa était alors faite. Saigo Takamori fomentait une guerre subversive dans le centre du Japon et à Edo même. Son collègue Okubo Toshimichi préparait le coup d'État, de connivence avec certains membres de la noblesse civile de Kyoto, avec l'accord d'Itagaki Taisuke de Tosa et de Kido Takayoshi de Choshu. Le 3 janvier 1868, la noblesse civile et militaire présente à Kyoto fut convoquée au palais impérial, d'où fut lancée la proclamation du «retour à l'ancienne monarchie».
Pourtant, Yoshinobu se comportait toujours en chef du gouvernement. Son armée, irritée par les provocations de ceux qui se disaient plus loyaux à l'égard de l'empereur, déclencha la guerre civile et perdit la première bataille dans les faubourgs de Kyoto. Yoshinobu s'enfuit à Edo. Les armées, désormais au service du nouveau régime &endash; notamment celles de Satsuma, Choshu et Tosa &endash;, conquirent le domaine du shogun démissionnaire. Edo fut investi le 3 mai 1868. Les fiefs du Nord se liguèrent pour une résistance désespérée, mais furent soumis au cours de l'automne suivant. Enfin, Hakodate, où s'étaient réfugiés les derniers fidèles de l'ex-shogun , fut pris au printemps 1869.
Le nouveau gouvernement, qui fut transféré à Edo &endash; appelé à cette occasion Tokyo («capitale orientale») &endash;, confisqua les territoires conquis par ses armées et les divisa en départements. Cependant, les fiefs qui firent acte d'allégeance à l'égard du nouveau régime furent laissés à leurs daimyo , qui en devinrent les préfets. En 1871, tous les fiefs furent abolis et redécoupés aussi en départements.
La réforme administrative, toutefois, ne suffisait pas. Le gouvernement proclama l'ouverture d'une ère nouvelle, Meiji) (litt. «politique éclairée»), qui donna son nom au règne de l'empereur, intronisé solennellement en 1868.
De nombreuses réformes furent mises en train à la hâte: beaucoup ne portèrent leurs fruits que bien plus tard. Dans l'immédiat, celles du gouvernement shogunal furent reprises. Les usines modèles édifiées par lui ou par les fiefs devinrent usines d'État: chantiers navals, cimenteries, verreries, entreprises de tissage, etc. Le chemin de fer fut rapidement construit: la ligne Tokyo-Yokohama fut ouverte en 1872. Dans d'autres domaines, le nouveau gouvernement innova. Le yen remplaça l'ancienne monnaie, dès 1871. Des sociétés bancaires et commerciales furent fondées; mais l'organisation financière ne fonctionna de façon satisfaisante qu'à la création de la Banque du Japon (Nihon Ginko), en 1882. À cette date s'était généralisé le remplacement des redevances par l'impôt foncier payable en espèces, appliqué à partir de 1873.
Ces transformations étaient décidées et appliquées par les anciens officiers des fiefs, avec l'appui de la cour impériale: Kido Takayoshi ou Okubo Toshimichi étaient devenus de véritables administrateurs civils, comme Okuma Shigenobu de Saga, ancien fief voisin de Nagasaki. Mais l'¦uvre ne pouvait être accomplie sans la participation de groupes financiers et commerciaux. Des sociétés de type nouveau s'associaient étroitement à la politique gouvernementale: les unes étaient nées au moment du changement de régime, comme Yasuda, ou comme Iwasaki, future compagnie Mitsubishi, issue du commerce de Tosa à Nagasaki; d'autres, comme celles de Mitsui et Sumitomo, anciens changeurs au service de shogun et des daimyo , s'adaptaient à la situation nouvelle.
Le changement de régime ne put pourtant être mené à bien que grâce à la loyauté des armées seigneuriales qui avaient opté pour le renversement du shogun . Itagaki Taisuke de Tosa, par exemple, avait joué un rôle déterminant dans la guerre civile, contre l'avis de son daimyo , favorable au rapprochement avec Yoshinobu. Saigo Takamori, pour sa part, avait assuré le succès de l'institution des départements, en groupant autour de lui une nouvelle armée, la première garde impériale, constituée d'hommes de Satsuma, Choshu et Tosa. Or, après la disparition des fiefs, les officiers avaient perdu la source de leur revenu. Certes, le gouvernement avait garanti une rente aux titulaires des anciens offices. Les daimyo purent ainsi se constituer des capitaux, mais pas les petits bushi. En outre, l'impôt foncier ne représentant guère un allègement fiscal par rapport aux redevances seigneuriales, des paysans mécontents se soulevaient.
Saigo, très sensible à ces problèmes sociaux, voulut en 1873 entreprendre une politique d'expansion et projeta une expédition en Corée. Évincé du pouvoir par Okubo et Kido, il se retira à Satsuma. Itagaki aussi quitta le gouvernement et forma le premier Parti libéral, prenant ainsi la tête du mouvement parlementariste.
Dans les années qui suivirent, les émeutes se multiplièrent, parfois dirigées par d'anciens bushi , en particulier à Saga en 1874, à Kumamoto et en Choshu en 1876. Enfin, Saigo, qui s'était taillé un territoire pour ainsi dire autonome en Satsuma, se révolta en 1877. Vaincu, il se suicida. La guerre civile était définitivement terminée. Kido venait de mourir, Okubo fut assassiné l'année suivante. Les initiateurs du régime nouveau disparaissaient, alors que le temps de son affermissement commençait.
Meiji
Le véritable artisan de la modernisation, telle qu'elle fut conçue sous Meiji, fut Ito Hirobumi (1841-1909). Issu d'une modeste famille de bushi de Choshu, il se spécialisa dans l'économie politique, voyagea aux États-Unis et en Europe, et fut le bras droit d'Okubo. Il accorda la priorité à l'industrialisation du Japon. Dans les années 1880, les finances furent mises en ordre et les entreprises d'État furent cédées aux sociétés privées. Après quoi, il fallut déterminer le statut des institutions publiques.
Depuis 1874, Itagaki Taisuke réclamait la convocation d'un Parlement. En 1881, Okuma Shigenobu en fit autant. Ito l'écarta du gouvernement, mais fit préparer la rédaction d'une constitution par les services gouvernementaux. La première Constitution japonaise fut promulguée en 1889. Elle attribuait à l'empereur le pouvoir suprême; le souverain commandait les armées, les ministres étaient responsables devant lui. Le Parlement avait deux Chambres: celle des nobles, composée de membres de droit et d'autres nommés par l'empereur; celle des députés, élus au suffrage censitaire. Les premières élections et la première session parlementaire eurent lieu en 1890.
En fait, selon la lettre de la Constitution, le Japon demeurait ingouvernable. La Chambre des députés, sous l'impulsion de l'opposition dirigée par Itagaki et Okuma, renversait les gouvernements successifs, en faisant usage de son seul pouvoir réel: le refus de la loi budgétaire. Pour assurer malgré tout la continuité du gouvernement, Ito eut recours à des institutions se situant plus ou moins en dehors de la constitution. Ainsi, le Conseil suprême secret (Sumitsuin) qui avait été convoqué pour la rédaction de la Constitution subsista et fut progressivement amené à prendre des décisions politiques. Ito rassembla autour de lui et auprès de l'empereur un conseil privé groupant les Premiers ministres successifs, tous vétérans de la guerre civile de 1868-1869: on les appela les genro. De cette façon, la politique générale fut comme auparavant fondée sur les arrangements personnels.
Dans les faits, cependant, les difficultés intérieures furent souvent réglées par l'expansion vers l'extérieur, à partir de la fin du XIXe siècle. C'est ainsi qu'en 1894 Ito engagea le Japon dans une guerre contre la Chine. L'armée impériale naissante était déjà intervenue à Formose en 1874, en Corée l'année suivante. Par la suite, elle s'était attachée à maintenir l'ordre à l'intérieur et à développer ses forces. Lorsque la cour royale de Corée fit appel à la Chine pour réprimer une révolte, en 1894, le Japon décida d'intervenir égalemennt. Les armées japonaise et chinoise se heurtèrent; rapidement, une partie de la flotte chinoise fut détruite, et le sud de la Mandchourie occupé. Par le traité de paix de Shimonoseki (17 avr. 1895), la Chine cédait Formose au Japon et lui versait 200 millions de taëls d'indemnité. Le Japon dut renoncer à la concession de la presqu'île du Liaodong, sur l'intervention de la France, de la Russie et de l'Allemagne. En revanche, il put affirmer sa souveraineté sur l'archipel de Ryukyu, et surtout imposer à la Chine un traité de paix avantageux qui lui permit de se procurer le minerai de fer de Daye. Les profits de la guerre lui apportaient les moyens d'accomplir sa révolution industrielle: la filature de coton trouvait des débouchés; l'étalon-or fut adopté en 1897; un complexe sidérurgique moderne fut établi à Yawata en 1900. Le Japon put faire réviser ses traités commerciaux, se dégageant ainsi de sa position d'infériorité internationale. Enfin, la guerre sino-japonaise avait provoqué une véritable cohésion nationale.
Après la guerre, l'opposition reprit ses attaques. Or, le cabinet présidé conjointement par Okuma et Itagaki, en 1898, fut un échec: il démissionna au bout de quatre mois d'existence, les deux hommes ne pouvant s'entendre. L'armée en profita pour prendre le pouvoir, durcissant l'autoritarisme à l'intérieur, activant l'interventionnisme à l'extérieur. C'est ainsi qu'en 1900 le Japon participa avec les puissances occidentales à la répression de la révolte des Boxeurs, dans la région de Pékin.
Ito, soucieux de sauvegarder le rôle du Parlement, fonda lui-même en 1900 un parti, la Seiyukai, en regroupant les députés de l'opposition; Itagaki se retira de la scène politique, Okuma demeura dans l'opposition. Désormais, les gouvernements successifs durent composer avec la Seiyukai, qui resta pendant longtemps le groupe parlementaire le plus nombreux. De même, les milieux des affaires apprirent à peser sur la politique générale, par l'intermédiaire des partis; Mitsui en particulier soutenait la Seiyukai.
La guerre contre la Russie fut décidée en parfaite entente entre l'armée qui désirait l'expansion territoriale, la Seiyukai et les grandes entreprises qui craignaient une crise, et le gouvernement lui-même, présidé par le général Katsura Taro. Après un engagement en 1904, les opérations militaires évoluèrent rapidement en 1905: la marine japonaise détruisit la flotte de la Baltique, aux abords de Tsushima; Dalny et Port-Arthur, concédés par la Chine à la Russie, à l'extrémité de la presqu'île du Liaodong, furent investis; tout le sud de la Mandchourie fut de nouveau occupé. Par peur de l'enlisement de la guerre, le Japon qui avait subi de lourdes pertes signa le traité de paix de Portsmouth, sous l'arbitrage des États-Unis (5 sept. 1905). Il recevait la moitié sud de Sakhaline, la concession du Guandong, à l'extrémité de la presqu'île du Liaodong; il héritait des droits russes sur le chemin de fer sud-mandchourien et sur ses annexes, notamment les mines de charbon de Fushun; il avait désormais les mains libres en Corée; mais il ne percevait aucune autre indemnité.
L'opinion publique japonaise accueillit très mal les clauses de ce traité. Depuis dix ans, la situation sociale avait beaucoup changé. Avec le développement de l'industrie, la classe ouvrière devenait plus nombreuse et s'organisait. Katayama Sen, animateur du syndicat des travailleurs de la sidérurgie de 1897 à 1900, représentait le Japon au congrès de la IIe Internationale à Amsterdam (1904), où il échangea une poignée de main avec Plekhanov, délégué russe, en pleine guerre russo-japonaise. Au Japon même, les socialistes, ainsi que certains protestants, publiaient des journaux et des pamphlets pacifistes malgré la censure gouvernementale. Lorsque les conditions de paix furent connues, la colère populaire éclata, réclamant réparation aux sacrifices supportés par les familles des conscrits. Une émeute ravagea des quartiers de Tokyo (sept. 1905).
Cependant, l'armée, avec l'appui du gouvernement, continuait son expansion. Ito, nommé conseiller à la cour de Corée, fut assassiné en 1909, en Mandchourie. Ce fut le prétexte à l'annexion pure et simple de la Corée au Japon, l'année suivante. À l'intérieur, la police poursuivait impitoyablement les hommes de gauche: en 1911, l'anarchiste Kotoku Shusui fut exécuté avec vingt-trois compagnons, suspectés, à tort peut-être, d'avoir voulu attenter à la vie de l'empereur.
Si la fin du règne de Meiji fut ternie par la répression, par l'arrêt de la maturation des libertés civiques, il est néanmoins incontestable que le Japon avait accompli un relèvement spectaculaire. Le système capitaliste était désormais fondé; le renouveau culturel était achevé. La scolarisation au niveau primaire était déjà presque totale; l'enseignement du second degré se répandait; les grandes villes étaient dotées d'universités, les unes impériales, les autres privées, comme celle de Waseda, fondée par Okuma à Tokyo. La langue archaïque, en usage sous les Tokugawa, était abandonnée au profit de la langue parlée, qui commençait à prendre sa place dans la littérature écrite. Après l'engouement de la fin du XIXe siècle pour l'occidentalisation, les Japonais découvraient leur style propre dans la modernisation. Le grand Empire du Japon était né.
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