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Le Japon est actuellement un pays à la mode,
probablement parce qu'il est méconnu.
Situé à nos antipodes géographiques, culturelles et
sociales, le Japon apparait encore comme un pays très
mystérieux aux multiples visages. Pays du Zen, du Sumo
et des Bonzaï, le Japon est aussi un des symboles de la
modernité et de la haute technologie; il reste
également dans l'idée des français l'empire des sens
célèbre pour ses fameuses estampes.
Et si l'on avait pour image du Japonais un petit homme
toujours souriant, l'oeil rivé derrière le viseur de
son "reflex", on tente d'en faire aujourd'hui
un guerrier farouche de la bien connue guerre économique
venu nous envahir avec ses voitures
"zéro-défaut".
Autant de préjugés que nous avons tenté d'examiner à
partir des témoignages d'une vingtaine d'élèves ayant
séjourné deux mois au Japon et de ceux d'anciens
élèves de l'école résidant au Japon. Examiner la
totalité des préjugés français vis-à-vis du Japon
est une entreprise bien ambitieuse et difficile à mener
à bien dans un simple article. J'ai tout de même
essayer d'apporter un bref jugement à la plupart d'entre
eux, traçant ainsi une esquisse de la société, de
l'entreprise et de l'économie japonaise, mais donnant
parfois à mes propos plus l'allure d'un puzzle que d'un
texte bien construit.
L'environnement:
surpopulation et pollution?
Il est vrai que le Japon est un pays surpeuplé: les
villes, les transports en commun, le trafic automobile et
les installations sportives sont saturés. Mais le Japon
est à moitié plein, les campagnes paraissant vides par
rapport aux villes. Limitées par l'espace, les
habitations se sont en fait entassées entre les
montagnes et la mer, formant ainsi une sorte de monde
miniature aux routes étroites et petites maisons. Les
japonais ont de plus le goût du détail et de
l'esthétique pointue au détriment d'une laideur à
grande échelle. Les villes font ainsi figures de
véritables chaos urbains, vastes agglomérations
hérissées de petits immeubles sans façades mitoyennes
( une loi interdisant à un bâtiment de faire plus de 5%
d'ombre à une autre construction ! ). La surpopulation
associée à l'essor de l'activité industrielle a
entraîné, comme chacun le sait, de graves problèmes de
pollution. De nombreux mouvements ont permis de restaurer
en partie l'environnement mais la pollution aérienne et
aquatique reste importante. Les villes sont propres mais
de nombreux lieux touristiques font parfois figures de
décharges publiques.
Les rapports
sociaux: politesse? hospitalité? sécurité?
La politesse japonaise est légendaire et souvent
sujette à la moquerie car semblant excessive. Elle est
effectivement remarquable mais peut parfois paraître
choquante car obéissant à un code bien différent du
notre. La langue japonaise comprend d'ailleurs
différents degrés de politesse que l'on utilise en
fonction de la nature de son l'interlocuteur.
L'hospitalité, l'accueil et la qualité des services
(dans les magasins ou restaurants) vont de paire avec la
politesse et sont en tout point remarquables mais peuvent
parfois sembler gênants ou étouffants. La ponctualité
reste également une grande qualité et fait partie,
entre autres, de ce code de la politesse.
D'autre part, le Japon est un pays sûr: il n'existe pas
de petite délinquance ni tous ces "loubards"
et "tageurs" qui font le charme du métro
parisien. La drogue n'a pas encore pu pénétrer au Japon
et le vol est quasi inexistant. La société japonaise
repose d'ailleurs sur des principes d'honnêteté et de
confiance mutuelle ce qui ajoute à la qualité de la
vie. Vous pouvez par exemple payer votre billet à la
sortie du train, le contrôleur vous croyant sur parole
quant à votre provenance. De même, utiliser un billet
non composté une deuxième fois dans le métro est chose
inconcevable pour tout japonais...
Pays ultra
modernisé?
Le Japon est impressionnant pour sa prolifération de
gadgets électroniques (les feux de signalisation sont
lumineux et sonores), de jeux vidéos (l'un des
principaux loisirs) et de distributeurs automatiques . Le
niveau d'automatisation est plus avancé qu'en France,
mais le Japon conserve cependant un important personnel
pour des services simples (poinçonneurs dans le métro,
signalisation routière) ce qui lui permet d'éponger le
chômage.
Le prix à payer:
conformisme, discipline, niveau de vie et grand
banditisme.
Mais tous ces avantages qui font la qualité de la vie
au Japon ne sont pas gratuits: le Japon est peut-être le
pays des zéro défaut, zéro panne et zéro poussière
mais aussi celui des zéro humour, zéro sexe et zéro
liberté.
Tout d'abord, le conformisme social et le respect des
règles de vie en communauté peuvent paraître
oppressants et rendent la vie un peu terne. Par exemple,
le costume sombre chemise blanche et le tailleur strict
sont de rigueur pour tout employé ou employée. Mais
cette uniformisation n'est pas contraignante, le japonais
l'interprétant comme la forme la plus élémentaire de
la courtoisie. La police est omniprésente pour assurer
le bon respect des règles bien que sa présence soit peu
utile étant donné l'autodiscipline des japonais et leur
honnêteté naturelle (elle sert tout juste à remettre
les étrangers dans le droit chemin).
Les loisirs des japonais sont peu variés et sont parfois
plus une drogue qu'une distraction comme le
"Pachinko"( jeu très bruyant où de petites
billes métalliques sont propulsées au sommet d'un
panneau fait d'obstacles et de trous où elles
dégringolent aléatoirement et permettent de gagner
d'autres billes si elles sont piégées par un
orifice...) et le "Karaoké", sorte de bar
chantant où chacun s'exerce à chanter les tubes
japonais sur fond musical. Le rythme de vie d'un employé
moyen est ainsi peu varié et se limite souvent à la
formule: métro, boulot, pachinko.
La position de la femme est très choquante: ici la
réalité dépasse le préjugé. A la sortie de
l'université elle est employée en tant qu'"office
lady" à l'âge d'environ 20 ans. Tout en effectuant
un travail classique son rôle est aussi d'accomplir des
tâches ménagères comme le nettoyage ou servir le thé
à ses collègues masculins sans avoir le droit d'y
goûter avec eux. Elle doit être entièrement dévouée
tout en restant souriante. A 25 ans elle doit quitter sa
profession pour se marier et prendre sa place derrière
les fourneaux. 30 % des mariages sont d'ailleurs encore
arrangés, soit par l'entreprise soit par les parents qui
envoient à d'autres familles une sorte de CV de leur
fille, photo à l'appui. Mais c'est cependant après le
mariage que le pouvoir de la femme est le plus grand.
Elle est en effet alors chargée de l'éducation des
enfants et surtout responsable de la gestion du budget
familial. Le sexe est un gros problème social. Par
exemple, un baiser pour une jeune femme est synonyme
d'engagement au mariage. Les japonais sont très
puritains et font du sexe un sujet totalement tabou alors
que les magasins font étalage d'une multitude de bandes
dessinées ("Manga"), toujours très crues, et
valant bien la meilleure vidéothèque de films X
français.
La qualité des services n'est pas non plus gratuite: la
vie est plus chère qu'en France alors que les salaires y
sont moins élevés. En particulier les transports et la
nourriture peuvent atteindre des prix très élevés. Les
fruits se vendent à la pièce et à Tokyo, il faut
compter 8F pour une pomme, 20F pour une grappe de raisins
et 100F pour un melon! Mais la nourriture spécifiquement
japonaise est peu coûteuse, notamment dans les nombreux
restaurants où un repas revient environ à 40F.
Enfin, le prix à payer pour la sécurité est sans doute
le plus élevé: l'absence de la petite délinquance est
due à l'existence d'une mafia très puissante, les
fameux "Yakusa" qui contrôlent le pays. Ils
tirent leurs profits du jeu, de la spéculation et
contrôlent la presse, possédant les principaux
quotidiens nationaux tirés à plusieurs millions
d'exemplaires et auxquels tout japonais se doit d'être
abonné. C'est de plus un système qui fonctionne en
circuit fermé car les "Yakusa" possèdent
aussi les industries de recyclage du papier. Mais cette
mafia de grand banditisme est reconnue et acceptée par
la population et le gouvernement même si c'est un sujet
dont on évite de parler.
Société
élitiste?
Pour achever cette esquisse de la société japonaise,
examinons le domaine de l'éducation et l'attitude des
japonais vis-à-vis de l'étranger.
Le système scolaire japonais est semblable au système
américain: études secondaires jusqu'à 18 ans (high
school) puis entrée à l'université. L'équivalent
japonais du baccalauréat est de niveau légèrement
inférieur au niveau français , mais le taux de
réussite y est évidemment plus élevé. La plupart des
ouvriers possèdent d'ailleurs ce diplôme.
L'intégration d'une université se fait par un examen
très sélectif en particulier pour les deux meilleures
universités japonaises: Todai (université de Tokyo) et
Kyodai (université de Kyoto). L'entrée dans une de ces
deux universités est l'objectif rêvé de tout étudiant
japonais qui travaillera avec acharnement pour y
parvenir. L'échec scolaire est alors très douloureux et
parfois cause de suicide (le taux de suicide chez les
jeunes est en effet plus élevé au Japon qu'en France
mais, contrairement à de nombreux préjugés, le taux de
suicide total par habitant est identique). Alors que
Kyodai fournit les grands scientifiques, Todai est
réputée pour son enseignement en économie et sciences
politiques: c'est le réservoir de la puissante
bureaucratie japonaise et des grands ministères où les
meilleurs élèves travailleront à la fin de leurs
études.
Patriotisme ?
Finalement les japonais ne sont pas particulièrement
patriotiques mais plutôt nationalistes voire racistes.
Leur attitude face à l'étranger, le "Gaijin"
est paradoxale. Le "gaijin" de type occidental
est un être étrange: ses traits grossiers, sa pilosité
excessive (les japonais sont quasi imberbes) et ses
longues jambes lui donne plus l'apparence d'un être
primitif que d'un homme. Mais chose curieuse, une grande
partie des mannequins publicitaires sont américains ou
européens. De plus, gaspillant l'argent, l'espace et le
temps, l'occidental est un être dégénéré. Mais bien
que dénigrant cette civilisation, les japonais restent
très curieux et désireux de connaître la culture
occidentale dont ils importent, entre autres, la musique.
L'entreprise
japonaise
L'entreprise au Japon ("Kaisha"), souvent
comparée à une fourmilière réglée par une discipline
militaire, a en fait un fonctionnement plus subtil qui
repose sur des notions de travail d'équipe et de
hiérarchie typiquement japonaises qui lui donnent toute
son efficacité.
Il est vrai que l'organisation de l'entreprise au Japon
est très stricte avec le port obligatoire de l'uniforme,
le respect d'un règlement incontournable et une forte
hiérarchie. Mais les japonais définissent eux-mêmes
ces règles comme des principes et les dirigeants comme
des guides que chacun suivra par confiance. L'équipe est
d'ailleurs l'élément essentiel au fonctionnement de
l'entreprise: un employé seul est inefficace alors qu'un
groupe pourra déplacer des montagnes. L'anecdote qui
suit illustre bien cet aspect. Lors de l'installation de
son agence à Tokyo, l'entreprise Michelin avait agencé
ses bureaux à la manière occidentale, en petits box,
séparés par des cloisons. Au bout de quelques semaines,
l'équipe d'employés japonais les occupant annonce sa
démission en bloc. Après discussion, les employés
purent réorganiser la salle de travail remplaçant les
box par de longues rangées de bureaux juxtaposés, le
chef occupant l'extrémité. Le travail en groupe et la
communication permanente entre les membres de ce groupe
est une condition primordiale à l'efficacité des
employés japonais.
Le travail est en effet indissociable de l'appartenance
à une collectivité, l'entreprise jouant le rôle de
seconde famille. A leur embauche, les jeunes employés
quittent le domicile familial pour habiter dans le
"dortoir" de l'entreprise (sorte de foyer de
jeunes travailleurs) , régi par un couple de personnes
âgées (appelés "kanrinin") qui prennent le
rôle de seconds parents. L'entreprise intervient
directement dans la vie personnelle de ses employés,
décidant de leurs vacances et parfois de leurs loisirs.
Et les dirigeants servent souvent d'entremetteurs ,
arrangeant ainsi des mariages entre employés. Après le
mariage, les travailleurs quittent leur dortoir, et si la
femme s'occupe du foyer, le mari rentre toujours très
tard, partageant ses soirées avec ses collègues de
travail dans un "karaoké". C'est pourquoi, un
japonais qui rentre trop tôt de son travail est
soupçonné par son épouse de ne pas s'être bien
intégré à son équipe de travail, et celle-ci craint
alors son licenciement.
Les horaires et le rythme de travail sont assez lourds,
mais les employés sont souvent motivés par la
rémunération des heures supplémentaires et par de
nombreux avantages matériels. Comme dans la société,
l'uniformisation est de règle. Les différences de
salaires entre cadres et ouvriers sont réduites afin de
diminuer les différences de niveau de vie, le but étant
de créer une classe moyenne très large. Toujours dans
la même optique, tous les employés partagent les mêmes
locaux, prenant leur repas dans la même cantine de
l'ouvrier au patron.
L'économie
japonaise: communisme de marché? protectionniste?
Le système économique japonais est resté
profondément imprégné du système féodal des shoguns
et des samouraïs. En effet, le système n'est pas
contrôlé par un pouvoir mais des pouvoirs: les grands
ministères (le MITI, le ministère des finances), les
grandes entreprises et le Keidaren (regroupement du grand
patronat) et la mafia, qui s'interpénètrent et agissent
de façon coordonnée. Ce sont d'ailleurs les samouraïs
qui sont devenus les premiers administrateurs du Japon.
Le MITI est resté un des pôles organisateurs,
planifiant l'activité industrielle chaque décennie.
Toutes les entreprises doivent encore actuellement lui
rendre un rapport mensuel de leurs activités. Mais les
japonais ne parleront pas de communisme de marché,
arguant que les entreprises ne sont pas contraintes
d'obéir aux directives du MITI, qu'ils appellent
d'ailleurs des "visions". Le MITI est un guide
que les entreprises suivent par confiance. Les grands
conglomérats japonais, les "zaibatsu", eux
aussi les héritiers du système féodal, bien que
totalement démantelés par les américains après la
guerre, existent toujours à des tailles plus réduites
et sous le nom de "dairetsu". Entretenant des
relations privilégiées (de prix et clientèle) entre
leurs différentes filiales ils sont eux aussi de
puissants acteurs du système économique.
La concurrence sur le marché intérieur est sans pitié:
le consommateur étant roi, la qualité du produit est
primordiale. Cette concurrence acharnée est un puissant
stimulant, et les produits japonais sont ainsi proches du
"zéro défauts", "zéro pannes".
C'est sous ces normes de qualité que le Japon se dit
prêt à ouvrir ses portes aux biens de consommations
étrangers. Mais l'expérience a parfois prouvé le
contraire: les skis "Salomon" se sont vu
refuser l'entrée sur le marché japonais, le MITI
prétextant que la qualité de la neige n'était pas la
même au Japon !
Innovateurs ou
vulgaires copieurs ?
Un peu des deux à la fois sans doute. L'envolée
économique de l'après guerre a été grandement
favorisée par l'achat de brevets américains mais depuis
les japonais ont réalisé beaucoup de progrès dans la
recherche technologique. Encore actuellement, ils sont
adeptes du "reverse ingeneering" mais ajoutent
toujours leur savoir faire qui donnera un plus à leurs
produits. Les "joint ventures" avec des
entreprises occidentales aident aux transferts de
technologies : l'exemple de l'association dans le secteur
informatique entre une société française et une firme
japonaise, nous avait amusé; nous avions en effet pu
visiter le service recherche et développement de
l'entreprise japonaise où un ordinateur français était
en train d'être disséqué. Mais d'autre part, l'effort
de recherche est important, et si les chercheurs japonais
ne sont pas de brillants théoriciens, ils sont
d'excellents expérimentateurs qui innovent souvent dans
des domaines déjà explorés.
Daniel RIGNY (X89)
A partir des témoignages de vingt élèves et des
conseils de M.de Waziers (75) président d'X-JAPON.
Cette page est une copie de http://www.polytechnique.fr/eleves/binets/xpassion/articles/xp3japon.html
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