A LA RECHERCHE DES PIERRES PERDUES
PARTIE IV / CHAPITRE VII UNE PARTIE DE GO
Lorsqu'il fût question pour la première fois que Swan rencontrât maître Lim dans une partie du tournoi du
41èm Congrès Européen de Go, dont on sait qu'il fut cette année là l'événement majeur de la saison à Marseille, non point tant par l'importance que lui avait donnée la presse locale, encore qu'on sait bien qu'en de pareilles circonstances, comme en toutes celles où l'aspect ludique d'une civilisation est mis en relief, ce ne sont pas ceux, qui, finalement n'en goûteront jamais les délices tout occupés qu'ils sont à se vanter d'eux-mêmes, par les mérites, vrais ou supposés, qu'ils attribuent aux joueurs, en feront le mieux l'apologie, mais par la relation qu'en avait fait la presse nationale, et, plus particulièrement, celle que diffusent les ondes, lui donnant par cette relative exception, un caractère d'importance plus grande, justifiée par la qualité spéciale des joueurs invités soit à titre professionnel, soit comme grands amateurs, venant s'adonner aux joies extrêmes de ce jeu, si simple, si sophistiqué et pourtant passionnant, dont ultérieurement il sera question plus en détail, il ressentit alors de manière plus intime l'importance réelle de cet événement, tant il est vrai que ce qui est important à nos yeux - et peut-être par conséquence a notre âme - l'est par l'attention que lui prête le monde, attention qui nous y lie et y enchaîne la nôtre, tout comme ces galériens qui n'étaient point si enchaînés par les chaînes des fers passés à leurs membres, que par celles que les membres de la société ancienne pensaient devoir leur Imposer.
L'attention de Swan avait donc été captée, peut-être même captivée comme l'on verra plus tard, par le petit bruit de la première pierre noire posée par maître Lim, qui avait fait résonner le
Go ban, engendrant ces harmonies qui lui rappelèrent les sons mélodieux, dont il y a à peine quelques années il avait enduré les voluptueuses délices, lorsque son maître, le grand
O'dhett, connu du monde entier comme le suprême commandeur de ce jeu merveilleux, à la stature si puissante qu'elle hantait par sa majesté immobile les rêves agités de beaucoup, et qu'il vénérait toujours d'une foi sincère, aveugle - comme ces paysannes frustes ne cessent de couvrir de pauvres fleurs des champs, simples, un crucifix oublié au détour de quelque chemin - lui avait concédé sa première partie après le temps, trop long pour sa fierté, mais pourtant justifié par son retard, passé à l'école sous la férule studieuse, mais appliquée avec fermeté, des répétiteurs japonais.
Alors il avait ressenti l'angoisse du condamné forcé à descendre dans une humiliation sans fin le terrible
shishô, dont chaque pierre adverse retentissait, comme le pas de ces suppliciés, que les doges de Venise obligeaient à dessein, afin d'impressionner d'éventuels malfrats, à marteler le pont des soupirs. Et le bruit de ces pierres frappées, comme le sont les avers des sequins, d'une façon à la fois mate qui provient de leur constitution, et pourtant sonore, car le retrait du marteau produit cette résonance si particulière qui reprend, sans l'amplifier, ce premier son et ainsi lui donne cette profondeur tragique, pénétrait son cœur avide, lorsqu'il s'agissait de voir tuer le dernier
œil d'un groupe perdu ou, plutôt - tel un nouveau-né cyclope mal formé qui n'aurait su vivre, ou triste, à constater que tant d'efforts consacrés à l'élaboration d'une chaîne s'effondraient dans le fracas sec d'un échafaudage faussé par des bases mal assises.
Cependant la pendule affichant déjà dix minutes de temps écoulé, ce qui n'était pas pour déplaire à Swan, conscient qu'il était qu'une longue attente en début de partie pouvait amener son adversaire à se noyer dans les réflexions supposées qu'il aurait pu se faire sur la stratégie de départ à appliquer, encore que, dans le présent cas, aux dix minutes écoulées de manière légale, si l'on peut dire, auraient dû s'y ajouter celles dues à son propre retard, mais qui de fait ne l'avaient pas été, car la courtoisie au jeu de Go, loin d'apparaître comme une forme de laxisme vis à vis de règles pourtant très strictes, pouvait aussi être interprétée
comme une suprême supériorité concédée par votre adversaire à un retard, dont on aurait eu soin, ou peut-être le bon goût, de n'avoir pas eu à préciser la nature, supposant par là qu'elle relevait de considérations plus intimes, donc celables à tout jamais, - que de circonstances connues dont la banalité aurait pu effrayer. Ce retard dont il envisageait à présent, avec cette muflerie que son snobisme n'arrivait plus à masquer, tirer un avantage, avait pour cause, ou plus précisément pour excuse, l'embarras que tous les joueurs retardataires avaient connu, par l'empressement qu'il leur avait fallu manifester pour consulter le petit tableau affichant l'ordre et le lieu des rencontres, sans précision de catégorie, comme si les organisateurs, forts d'une intention subtilement cachée sous le désordre trop apparent, avaient voulu tester - ou peut-être même pimenter - la courtoisie des joueurs, leur offrant ces suprêmes minutes perdues pour les uns, exploitées pour les autres, afin - du seul fait qu'ils se devaient de les prendre en considération pour leur donner une interprétation à tout le moins en leur faveur, de les obliger à prêter - ne serait-ce qu'un moment une part, si petite fut-elle, de celle-ci, au temps plus qu'au jeu, ce qui leur permettraient ultérieurement d'oublier celui des deux qu'ils auraient perdu.
Swan joua donc sa première pierre blanche sur le hoshi symétriquement opposé.[...]
Publication initiale : Revue Française de Go, no.78-79, 1997
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